Débats sur l’enseignement de la RSE et du Développement Durable

 

Michel Capron, professeur émérite des universités en sciences de gestion, Paris 8

Intervention à la table ronde finale du Congrès du RIODD à Saint-Etienne le 8 juillet 2016 : « Défis de l’enseignement des questions de DD et de RSE »

Après plus de 10 ans d’existence, le RIODD constitue une communauté épistémique qui a dégagé progressivement et souvent implicitement des principes pour l’enseignement et la recherche en matière de RSE et de développement durable. On peut faire un énoncé normatif et prescriptif de lignes directrices qui restent toujours soumis au débat et à la critique.

En matière de transmission des connaissances, la RSE et le DD  nécessite un enseignement :

  • pluraliste, tant du point de vue des postures épistémologiques que des méthodologies : il faut en reconnaître la diversité et la complémentarité, ce qui signifie récuser la « pensée unique » et notamment ne pas réduire la connaissance à la dimension quantitative et ne pas tomber dans la dictature du calcul et du chiffre ;
  • critique et subversif à l’égard des modèles économiques et des modèles d’entreprise dominants ;
  • qui évite le technicisme, c’est-à-dire une focalisation excessive sur les instruments au détriment de la conceptualisation ;
  • ouvert sans réserve aux controverses sociétales et scientifiques, en montrant les tenants et aboutissants, surtout lorsque ceux-ci sont des non-dits ;
  • questionnant à l’égard des défis et des enjeux locaux et globaux : expliciter les antagonismes entre les acteurs, les rapports de force, faire apparaître les contradictions, les dilemmes, la problématique des arbitrages ;
  • ouvert à la pluridisciplinarité en sciences sociales en combinant les apports complémentaires de leurs différentes approches ; mais ouvert aussi à la collaboration avec d’autres sciences comme par exemple les sciences de l’environnement et de l’ingénieur ;
  • qui évite de s’enfermer dans des spécialisations trop étroites faisant perdre de vue les grandes questions et les enjeux globaux, ce qui signifie de privilégier les approches holistiques, systémiques et intégrées ;
  • innovant, faisant appel le plus possible à de nouveaux paradigmes et à de nouveaux supports pédagogiques.

Ces principes ont pour corollaire la nécessité de s’appuyer sur une recherche :

  • indépendante, non soumise aux pressions des lobbies économiques et financiers et aux injonctions institutionnelles ;
  • à dimension internationale et interdisciplinaire ;
  • impertinente, c’est-à-dire sans tabous, sans langue de bois, sans préjugés, mais également sans prétention de détenir la « Vérité scientifique » ; n’hésitant pas à déconstruire les métaphores, les idées toutes faites, les postulats qui semblent aller de soi ;
  • non cloisonnée, par discipline ou par école de pensée ;
  • ouverte sur les enjeux de société et les contextes historiques, géopolitiques et internationaux
  • attentive aux préoccupations et aux positionnements des acteurs sociaux ;
  • ouverte sur les débats publics, avec la volonté d’y prendre part et d’apporter une contribution à la construction du Bien commun
  • susceptible de produire de nouvelles conceptualisations, notamment sur les finalités de l’entreprise.

Cela suppose d’effectuer des choix théoriques :

  • une prise de distance, voire une rupture avec l’utilitarisme (ce qui implique une critique du business case) et le court-termisme ;
  • la remise en cause des paradigmes dominants : en particulier la discussion sur la compatibilité entre la soutenabilité des modes de développement avec le compétitivisme, le productivisme et l’extractivisme.

Cela suppose aussi d’être attentif et en veille :

  • sur les glissements sémantiques d’origine idéologique [1] et les mauvaises traductions de l’anglo-américain [2];
  • les représentations fausses, biaisées ou qui sous-tendent des visions idéologiques (par exemples les trois cercles sécants du DD, très répandus dans les présentations pédagogiques).

On peut  aussi poser la question du rôle des institutions :

  • particulièrement d’enseignement et de recherche, peu favorables aux sociétés savantes, alors que ce sont elles qui ont fait le plus avancer la science ;
  • la responsabilité des autorités de tutelle qui imposent des règles d’évaluation standardisées (aussi bien pour les articles, les revues, les centres de recherche…) conduisant à la sclérose de la recherche.

Par conséquent, c’est toutes les conditions de production de la connaissance qui sont en jeu.

[1] Quelques exemples parmi bien d’autres : « collaborateur » à la place de « salarié »; « création de valeur pour l’actionnaire » au lieu de « plus-value boursière » ; « redéploiement » pour « délocalisation » ; « réduction de l’empreinte manufacturière » pour désindustrialisation.

[2] La locution « développement durable » en est malheureusement une illustration frappante.


DERIVES ET DEFIS DE L’ENSEIGNEMENT DES QUESTIONS DE DEVELOPPEMENT DURABLE ET DE RSE DANS LES FORMATIONS EN MANAGEMENT

Corinne VERCHER-CHAPTAL, CEPN UMR-CNRS 7234, Université Paris 13 Sorbonne Paris Cité.

 

 

L’enseignement de la RSE : une question ni nouvelle, ni « neutre »

La question de la constitution de la RSE en discipline et de son enseignement n’est pas nouvelle. En effet, l’économiste Howard R. Bowen,  identifié comme le père fondateur de la discipline (Acquier, Gond, 2007), intègre en 1950 dans le cadre de ses fonctions de directeur du département d’économie à l’université de l’Illinois des enseignements relatifs à la Responsabilité Sociale dans les cursus.

En outre, dans son ouvrage séminal publié en 1953, Social Responsibilities of the Businessman, Bowen formule des propositions de transformation des politiques d’entreprise et appelle à l’institutionnalisation d’une fonction dédiée à la RSE: « Perhaps, some day, a new official known as the ‘managers of the department of social responsibility’ might be created to coordinate the activities of the various officials who represent various apsects of the public interest » (Bowen, 1953).

Dans cette perspective, Bowen définit les transformations souhaitables des formations en management, lesquelles doivent selon lui s’orienter vers la diffusion de savoirs nouveaux propres à rendre « naturelle » l’idée de RSE auprès des managers. Conscient de l’importance d’embrasser simultanément les dimensions historique, systémique, politique et institutionnelle de la RSE, Bowen appelle à un travail de (re)conceptualisation de l’entreprise permettant d’envisager au delà de l’activité de production de biens et de services,  les conditions et les finalités de cette production. Les établissements de formation à la gestion et les associations de dirigeants doivent être, selon l’auteur, le vecteur majeur de diffusion d’une nouvelle représentation de l’entreprise (Bowen, op. cit.).

Si la problématique de l’enseignement de la RSE n’est pas nouvelle, le parcours académique de Bowen (Gond et Acquier, op.cit.) nous montre qu’elle est également loin d’être neutre. En effet, alors qu’il est directeur du département d’économie à l’université de l’Illinois, ses décisions en termes de contenu des enseignements – jugées trop antinomiques avec les approches néoclassiques – et son inscription dans le courant keynésien et l’institutionnalisme économique lui vaudront  les foudres des économistes orthodoxes qui le conduiront à la démission en 1950, peu avant la rédaction de Social Responsibility of the Businessman. Cet épisode, connu sous le nom de la « controverse Bowen », sera rétrospectivement considéré comme une vague de « MacCarthysme académique » (Solberg et Tomilson, 1997) témoignant du fait que l’enseignement de la RSE n’est pas seulement une question de transmission de « best practices », mais relève en premier lieu de positionnements idéologiques et de parti pris théoriques.

Comment poser la question de l’enseignement de la RSE dans les formations en management ? Quelles en sont les dérives possibles ?

Le risque clairement identifiable – et déjà à l’œuvre – dans les formations en gestion est celui d’une « managérialisation » de la RSE qui conduirait à enfermer cette dernière dans un savoir d’expert n’invitant pas à penser autrement l’entreprise et les finalités de l’activité productive. En ce sens, les enseignements de RSE s’exposent à une dérive semblable à celle connue par ceux relatifs à la Gestion des Ressources Humaines centrés sur la diffusion d’une approche instrumentale de la discipline (Brabet 1993, Dietrich, Pigeyre, Vercher-Chaptal, 2015). C’est ainsi que, dans la majorité des cas, la RSE est assimilée à l’établissement de normes et de standards qu’il s’agit d’incorporer dans le fonctionnement des entreprises afin de pallier les défaillances de la rationalité économique pure dans sa capacité à assurer l’équilibre entre les dimensions sociales, environnementales et sociétale de ses activités. Elle s’apparente à une expertise par laquelle des décisions rationnelles – au sens de la rationalité procédurale – sont prises et des dispositifs volontaires et contractuels – tels les codes de conduite – sont produits afin d’optimiser l’articulation des finalités économiques, sociales et environnementales. La nature de la RSE est instrumentale (il s’agit de best practices à inventer, adopter et transmettre) et normative (des normes incitatives, formelles ou informelles pour aller au delà de la loi). Cette approche s’inscrit dans une perspective contractuelle et met l’accent sur les mécanismes de contrôle et le respect des procédures pour assurer l‘efficacité de la RSE, entendue comme l’alignement des intérêts et des comportements des acteurs impliquées dans les système de production. Certains auteurs évoquent la domination d’un « compliance-based model of CSR » (Sum, 2009) centrés sur l’établissement de standards que l’entreprise s’engage contractuellement à respecter et en des systèmes de vérification et de contrôle. Une illustration de ce modèle est fournie par les codes de conduite émis par les grandes firmes donneurs d’ordre qui ont pour fonction, d’une part d’établir les standards minimums de travail auxquels doivent se conformer les sous-traitants et fournisseurs, d’autre part de prévoir les systèmes de vérification et de contrôle qui détermineront le maintien ou l’arrêt des commandes et sur lesquels se construira la politique de communication de l’entreprise auprès de la société civile (Vercher, palpacuer, Charreire-Petit, 2011). Dans cette approche managérialiste, la RSE correspond au travail accompli par des experts appartenant à une direction spécialisée : la direction du développement durable. La fonction est dédiée le plus souvent à l’étude de l’impact de la RSE sur la performance de l’entreprise selon une logique du  « doing well as doing good », qui ne manque pas de rappeler le postulat au coeur des enseignements de GRH selon lequel « faire du bon social » conduit à augmenter la profitabilité de l’entreprise. Evaluer une action RSE revient alors à effectuer une évaluation de type économique menée par un expert. Le risque majeur de cette approche est celui d’une dérive techniciste. Bien que l’on parle d’éthique dans cette approche, il y a finalement assez peu d’interrogations sur les finalités de l’entreprise ; comme si l’éthique consistait à respecter des normes. Au fur et à mesure que la RSE se managérialise – un processus qualifié de CSR-ization par Sum (2009)–, sa composante procédurale et contractuelle se renforce au détriment de sa dimension morale et/ou politique. Loin de promouvoir des conceptualisations alternatives de l’entreprise,  l’approche managérialiste de la RSE partage tout en les nuançant, les postulats centraux d’une représentation néolibérale de l’entreprise. Outre le fait que la propriété reste, sinon le seul, du moins le premier critère justifiant l’appropriation de la valeur créée par l’entreprise, on retrouve le rôle central joué par les contrats dans la régulation des relations entre les individus ou entre les entreprises interdépendantes au sein des réseaux transnationaux de production. (Vercher et al. op. cit.)

Il faut reconnaître qu’il est difficile de s’écarter de cette approche techniciste de la RSE dans les enseignements parce que les étudiants en gestion viennent précisément pour devenir ces experts, et pour justifier de cette position dans l’entreprise. Tout discours la mettant en cause peut ne pas toujours être bien perçu par ce public, auprès duquel l’ouvrage de Bowen demeure largement inconnu.  Il n’en constitue pas moins une « antidote négligée » (Gond, 2013) au risque de managérialisation de la RSE, qui  appelle à aller eu delà de l’enseignement d’une expertise et de la transmission de compétences identifiées et validées. « IF businessman are to become well educated « philosopher of enterprise », they must be given opportunites during their carreers to read, to discuss, to reflect, and they must be given incentives to avail themselves of this opportunities (…) to encourage the developpement of an executive class with broader perspectives greater social understanding » (Bowen, op. cit.).

 

Quelques pistes pour aller au delà de l’enseignement de « best practices »

Afin d’élargir la perspective de l’expertise technique en matière de RSE, il nous semble important de concevoir et d’enseigner cette dernière comme une extension du domaine de la gestion, là où certains y voient le développement d’un champ propre ; tout en reconnaissant l’inconfort pour l’enseignant en RSE de ne pas être installé sur un « territoire ». La RSE peut alors être mobilisée pour (re)interroger les frontières, les cloisonnements internes, les contenus et les finalités de la discipline, (re)penser le sens de la gestion, et mettre cette dernière au service d’une réflexion critique sur la conduite de l’action collective et sur la notion de résultat.

L’extension du domaine de la gestion via la RSE s’articule à la production et à la diffusion de nos nouveaux savoirs. Il s’agit d’accepter de modifier nos catégories les mieux établies pour (re)construire et diffuser de nouveaux modèles d’entreprise. Divers programmes de recherches transdisciplinaires s’attachent à la production de nouveaux savoirs et de nouvelles conceptualisations de l’activité productive collective, de ses modèles de propriété, de gouvernance, de direction, de ses statuts, et de ses modes organisationnels (en parallèle ou dans le prolongement des travaux conduits dans le champ de l’ESS). Dans cette perspective, et de façon pionnière, le programme de recherche mené depuis 2009 au collège des Bernardins, en s’écartant radicalement de la représentation dominante de l’entreprise telle que véhiculée par le modèle de la « sharehoder theory », fait le choix de « rééduquer notre regard de praticiens ou de théoriciens en nous accoutumant, malgré l’obscurité du temps présent » à considérer l’entreprise comme un collectif insusceptible d’appropriation privée, un dispositif de création collective, une entité politique d’une espèce nouvelle qu’il convient de reconstruire aussi complètement que possible (Favereau 2014).

C’est aux moyens de développement et d’articulations de tels programmes avec les formations en management qu’il convient de réfléchir. L’enjeu, n’est rien de moins que de former des professionnels qui vont être capables d’évoluer dans le système et de le faire évoluer, d’inventer de nouvelles formes d’organisation, de relations entre les individus, les groupes, les entreprises et la société, et qui questionnent leurs finalités même. « In every enterprise there is need at the top level for the leavening influence of executives who have board perspective and social understanding. In the final analysis this can be achieve only through educationin the broadest sense. » (Bowen, op. cit.).

 

Références bibliographiques

Acquier A., Gond JP. (2007) « Aux sources de la responsabilité sociale de l’entreprise : à la (re)découverte d’un ouvrage fondateur, Social Responsibilities of the Businessman d’Howard Bowen »,  Finance Contrôle Stratégie , Volume 10, n° 2, p. 5 – 35.

Bowen H. R. (1953, 2013), Social Responsibilities of the Businessman, Harper & Brothers.

Brabet J. (1993) Repenser la GRH, Economica, Gestion.

Dietrich A, Pigeyre F. et Vercher-Chaptal C., (2015). Dérives et Perspectives de la Gestion, Presses Universitaires du Septentrion, Collection « Capitalisme – Ethique – Institutions »  Ouvrage labellisé par le Collège de Labellisation de la FNEGE.

Favereau O. (2014) « L’entreprise et les nouveaux horizons du politique », Document de synthèse pour la Table-Ronde conclusive 8 novembre 2014

Gong JP. (2013), Introduction author, Social Responsibilities of the Businessman, Universirty of Iona Presse, New edition,.

Solberg W.U. et Tomilson R.W. (1997 « Academic McCarthyism and Keynesian Economics : The Bowen Controversy at the University of Illinois », History of Political Economy, vol. 29, n° 1, p. 55-81.

Sum, N L., (2009) « Articulation of New Constitutionalism with New Ethicalism : Wal Martization and CSR ization in Developing Countries », in Utting P. and J. Marquez (Ed.), Corporate Social Responsibility and Regulatory Governance Towards Inclusive Development ?, London, Palgrave.

Vercher-Chaptal C., Palpacuer et Charreire-Petit S, (2011) « Code de conduite et Alerte éthique : La RSE au sein des Chaînes Globales de Valeur», Revue de la Régulation, n°9, premier semestre, Revue en ligne http://regulation.revues.org/

 

 

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